Tala Anaba

 

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Chapitre 1

Retour à la case départ


 

Je m'appelle Tala Anaba. Je suis arrivée à l'orphelinat Funny House à trois mois, une nuit d'hiver. La directrice du centre m'avait trouvée sur le pas de la porte, endormie sous trois couches de couvertures. Elle s'était bien occupée de moi et des autres jusqu'à mes cinq ans.

 

Puis une femme grosse comme un ballon avec un chignon grisâtre l'avait remplacée. Nous devions l'appeler Madame Agatha et lui obéir au doigt et à l'œil, sinon nous risquions la fessée. Nous vivions un enfer.

 

Pourtant, lorsqu'une famille est venue me chercher pour m'adopter la première fois, il a fallu me traîner de force jusqu'au perron et m'attacher fermement dans la voiture. Je n'avais pas supporté l'idée de laisser les autres enfants qui étaient mes amis, avec cette répugnante bonne femme. Je ne suis restée qu'un an et sept mois dans ma première famille. Après avoir tenté d'enflammer leur chat, ils avaient enfin décidé de me ramener à Funny House.

 

À mon retour, certains de mes amis étaient partis. j'avais néanmoins retrouvé Jake, un garçon de mon âge. Nous nous étions promis de rester ensemble quoiqu'il puisse nous arriver. Croix de bois, croix de fer.

 

À l'âge de neuf ans, un vieillard m'avait emmenée avec lui. Il avait été très gentil, mais Jake me manquait terriblement. Alors les premiers temps, j'avais été insupportable. Malheureusement, il avait été d'une grande patience, et j'avais fini par abandonner. Il m'avait beaucoup gâtée. Peu après avoir fêté mes onze ans, le vieux mourut, me laissant toute sa fortune. Quand un adulte en costume noir m'apprit qu'il n'avait pas d'autre choix que de me ramener à Funny House, je ne pus cacher mon bonheur.

 

J'ai été soulagée de constater que Jake était toujours là. Nous nous sommes beaucoup disputés cette année là. Jake ne comprenait pas pourquoi j'étais revenue ici. J'avais été vexée, croyant qu'il ne voulait pas me revoir. Il m'avait expliqué en pleurs, un soir d'été, que j'avais eu la chance d'avoir été adoptée deux fois. Lui ne connaissait rien d'autre que le jardin broussailleux et les murs aux tapisseries hideuses de Funny House.

 

"Tu sais pourquoi je n'ai jamais été adopté ?" m'avait-il demandé ce soir-là.

 

Nous étions assis dans le noir, dans le dortoir. Les autres autour de nous dormaient.

 

"Parce que tu fais toujours le guignol !" avais-je répondu en souriant.

 

Malgré l'obscurité, j'avais remarqué que Jake ne souriait pas, lui.

 

"Non", avait-il répondu sur un ton très sérieux. "Je n'ai jamais été adopté parce que je suis noir", avait-il chuchoté tristement.

 

J'avais eu du mal à le croire, mais c'est ce que répétait également Madame Agatha.

 

Au fil des années, nous nous étions fait à l'idée de ne plus jamais être adoptés. Cela ne me dérangeait pas, tant que je restais avec Jake. Nous étions les meilleurs amis du monde, les parfaits 'partners in crime'. Nous dérobions des bonbons et des gâteaux dans le garde manger que nous partagions ensuite avec nos camarades. Nous provoquions les batailles de nourriture, nous étions les premiers à nous balancer nos oreillers en pleine figure, nous cachions les effets personnels de Madame Agatha dans des endroits improbables. Bien sûr, nous nous prenions des raclées monumentales. Nous nous tapions toutes les tâches ménagères, devant récurer les toilettes avec une brosse à dent et j'en passe. J'étais un peu la Cendrillon des temps modernes, en moins solitaire.

 

Un jour Mme Agatha en a eu marre. Elle décida de nous séparer. Nous avions 15 ans et demie. Jake restait avec les petits à l'étage et je partageais désormais la grande chambre de Mme Agatha avec cette sorcière. Je passais mes nuits sur un sofa loin d'être confortable. J'avais du mal à faire abstraction des ronflements de Mme Agatha.

 

Avec Jake, nous nous donnions rendez-vous à trois heures du matin. C'était le seul moment où nous pouvions nous voir. Jake ne quittait plus le premier étage, et je n'avais pas le droit de monter les escaliers.

 

Une nuit, Jake me prit par la main et m'annonça délicatement :

 

"J'ai rencontré un couple, aujourd'hui. Une femme et un homme d'une quarantaine d'années. J'ai eu l'air de les intéresser ! Nous devons nous revoir très prochainement, je crois que je vais enfin avoir une vraie famille !"

 

Cette nouvelle m'avait déchiré le cœur. J'étais restée silencieuse un instant, puis tandis qu'une larme coulait sur ma joue, j'avais répondu :

 

"Mais tu as une vraie famille, ici ! Tu as moi et les autres... Cela ne te suffit pas ?"

 

Jake avait fermé les yeux un instant, éclairé par la lune.

 

"Tala, je ne te vois qu'une trentaine de minutes, en pleine nuit... Ce n'est pas réel ! Je ne me sens pas à ma place, ici. Même si je t'adore, même si tu es comme une sœur pour moi, ce n'est pas l'idée que je me fais d'une famille. J'ai attendu bien trop longtemps pour refuser."

 

Dans un premier temps, je lui en avais terriblement voulu. Pendant deux semaines entières, je ne m'étais pas présentée à nos rencontres nocturnes. Après tout, j'avais le droit de lui en vouloir! Il allait briser volontairement la promesse que nous nous étions fait étant enfants.

 

Une semaine avant son départ, j'étais revenue l'attendre en bas de l'escalier, à trois heures du matin. Nous avions passé le reste de la nuit ensemble à parler de tout et de rien. Je voulais profiter de lui le plus possible. Le dernier soir, nous avions fait ce que nous brûlions de faire depuis longtemps. Jake m'avait prise par la main et m'avait emmenée dans le grenier, tout en haut. Un vieux lit poussiéreux n'attendait que nous. C'était une magnifique et touchante nuit d'adieux. Nous savions tous les deux que nous ne resterions pas en contact après son départ.

 

Quelques mois plus tard, une famille s'était entretenue avec moi. Seule et désespérée, j'avais accepté de partir avec eux. Au lycée, je n'avais pas vraiment brillé. J'étais sortie quelques mois avec une fille prénommée Sarah. J'avais quelques amis qui m'avaient fait découvrir les joies de la drogue et de l'alcool. Je noyais ma tristesse, ma rage, mon cœur brisé dans ces substances illicites. Je m'étais néanmoins découvert une passion : l'art. Le dessin et la peinture, surtout.

 

Un soir, j'étais rentrée chez ma famille d'accueil, totalement défoncée. J'avais foncé dans le garage et fouillé un peu partout à la recherche d'un pinceau et de peinture. J'avais recouvert le mur de la cuisine de taches multicolores, pour égayer cette pièce bien trop froide à mon goût, éclaboussant les meubles et les bibelots. Je ne m'étais pas arrêtée là. J'étais montée à l'étage, une bouteille de Jack Daniel's dans la main droite, un pinceau dégoulinant dans la main gauche. J'avais barbouillé le miroir de la salle de bain, puis j'étais entrée dans la chambre des parents en hurlant une chanson. Réveillé en sursaut, le père s'était mis en colère, et ivre morte, je lui avais balancé le pot de peinture rose pastel à la figure.

 

Mes parents adoptifs avaient signé plusieurs papiers, n'arrivant pas à avoir de discussion sérieuse avec moi sans que cela ne dégénère. J'avais dû dire adieu à mes amis, rompre avec Sarah (sans le moindre pincement au cœur).

 

Et alors j'étais revenue à l'orphelinat. Voilà où j'en étais maintenant : retour à la case départ.


 

 

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Chapitre 2

Home, sweet home


 

Cela faisait environ un an et demi que je n'avais pas remis les pieds à Funny House. Dans la voiture, ma mère adoptive pleurait à chaudes larmes et mon père se concentrait sur la route, les sourcils froncés. Ils me ramenaient chez moi, enfin. J'espérais secrètement que Jake m'y attendrait, mais une petite voix dans ma tête me disait de ne pas se leurrer.

Sur le perron, Mme Agatha nous attendait, le regard sévère. Elle n'avait pratiquement pas changé, si ce n'est qu'elle avait encore pris plusieurs kilos. Comment était-ce possible d'être aussi grosse sans être malade ?! Lorsque j'aperçus une petite fille encore plus maigre que moi dans l'entrebâillement de la porte, je compris. Mme Agatha n'avait pas changé ses habitudes. Elle nourrissait les enfants juste ce qu'il faut pour tenir, puis elle gobait tout le reste. On se serait cru dans cette vieille comédie musicale dont j'avais oublié le nom.

Daisy, ma pseudo mère me prit dans ses bras une dernière fois en s'excusant de ne pas avoir été à la hauteur. Chad, son mari, m'embrassa sur le front sans un mot. Il me tendit son numéro de téléphone personnel et je les remerciai tous les deux timidement avant de retrouver Mme Agatha sur les marches du perron. Je leur fis signe jusqu'à ce que la voiture disparaisse au coin de la rue.

"De tous les enfants dont je me suis occupée, c'est bien toi la plus coriace" rouspéta Mme Agatha en guise de bienvenue.

Elle me fit entrer dans la maison. Nous montâmes l'escalier, puis elle me fit entrer dans le dortoir qui était bien plus silencieux que lorsque je l'avais quitté. Il y avait beaucoup de nouvelles têtes, et je ne voyais que des filles.

"Les dortoirs ne sont plus mixtes ?" m'enquis-je auprès de Mme Agatha.

"Plus depuis que deux contrôleurs sont passés" grogna-t-elle.

Ce n'était pas plus mal, pensai-je. Elle me montra d'un coup de menton le lit qui m'attendait dans le fond de la pièce, tout près de la fenêtre.

"Une fois que tu auras fait ton lit, descends dans la cuisine. Tu m'aideras à éplucher les légumes", m'ordonna la sorcière.

Dès qu'elle eut le dos tourné, je lui tirai la langue, ce qui provoqua des gloussements autour de moi. Je préparai mon lit, déballai quelques affaires que j'avais emportées ( des habits, un portable et mes affaires de dessin ). Je fis un clin d'œil aux petites filles qui me regardaient avec curiosité avant de quitter la pièce.

Dans l'escalier, je me fis bousculer par quelqu'un. Manquant de tomber à la renverse, je me raccrochai à la personne ne question avant de la repousser violemment.

"Hé ! Tu peux pas regarder où tu vas ?!" m'égosillai-je.

C'était un jeune homme au teint bronzé. Il avait de très beaux yeux marrons et ses cils étaient noirs et recourbés. Il leva un sourcil et s'exclama :

"C'est toi qui devrais regarder où tu vas ! Tu fonces dans les escaliers, tête baissée... Je n'ai même pas eu le temps de t'esquiver !"

Je réprimai une violente envie de lui balancer ma main à la figure et descendis en courant les dernières marches. Je rejoignis Mme Agatha en marmonnant.

"Il va falloir que tu changes de style. Tu vas effrayer les gamins, ainsi que les parents qui viennent les jours de visite. Aucune chance pour toi d'être adoptée si tu gardes tous ces piercings et ce maquillage hideux" commenta Mme Agatha.

Je serrai un peu plus fort le couteau dans ma main.

"Et tu m'enlèveras ces mèches roses, je ne veux pas de ça ici".

Je serrai les dents. J'aurais pu lui balancer les épluchures de légumes à la figure, mais je me ravisai à temps. Je ne voulais pas dormir dehors.

"Je ne veux plus qu'on m'adopte" répondis-je alors. "Quand j'aurai dix-huit ans, je me tirerai d'ici et je me construirai ma propre vie, sans personne pour me dicter ma conduite, pour critiquer mes choix."

"C'est ça, oui. En attendant, épluche-moi ces pommes de terre, qu'on en finisse !"

Ce soir-là, j'eus du mal à m'endormir. J'avais cherché partout. Jake n'était pas revenu. Assise sur mon lit, je fixais la lune qui brillait au-dehors. J'avais retrouvé Edith, une gamine qui avait été, tout comme moi, agréablement surprise de me revoir. Je la connaissais depuis longtemps. C'était elle la plus grande, désormais. Enfin, avant que je revienne. Elle avait quinze ans et s'occupait avec bienveillance des plus petits. Ce soir-là, comme tous les soirs, elle avait raconté une histoire aux petits, filles et garçons confondus. Puis nous avions éteint les lumières et les garçons avaient retrouvé leur chambre. Edith et mi avions un peut discuté, mais elle avait rapidement retrouvé son lit.

Je regardai l'heure sur mon portable : une heure trente deux. Sûre de ne pas trouver le sommeil, je sortis de mon lit pour une petite ballade nocturne. Je fis de mon mieux pour ne pas faire craquer le plancher de la chambre et sortis dans le couloir.

D'abord, je descendis les escaliers et visitai les pièces du bas. Dans la cuisine, je remplis mes poches de sucreries. Je continuai mon chemin dans la salle à manger. Dans le hall d'entrée, je trouvai un paquet de cigarettes que je fourrai dans la poche de mon pyjama. Je passai devant la chambre de Mme Agatha qui ronflait plus fort que dans mes souvenirs et ouvris la porte qui menait à la cave. Je descendis les quelques marches qui m'en séparaient, et une fois dans la pièce mal éclairée, je nous revis, Jake et moi. Nous nous y étions cachés tant de fois... Je choisis une bouteille datant de 1996 et remontai. Je repassai par la cuisine et pris un tire-bouchon caché dans un tiroir. N'ayant plus rien à faire au rez-de-chaussée, je remontai les escaliers quatre à quatre.

Sans vraiment réfléchir, je traversai le corridor et gravis des escaliers très étroits. Arrivées en haut, je poussai une porte en bois qui grinça terriblement fort et me faufilai à l'intérieur. J'étais au grenier. Le lit était toujours là. Rien n'avait changé. Je poussai un long soupir et traversai la pièce. Les souvenirs de ma dernière nuit avec Jake me revenaient peu à peu. Je posai un genou sur le matelas, hésitante. Après une grande inspiration, je m'allongeai sur le lit et fixai les poutres au plafond. Je laissai une première, puis une seconde larme couler sur ma joue. Le visage bientôt ruisselant, j'attrapai le tire-bouchon et enfonçai la pique dans le bouchon en liège. J'humai l'odeur rassurante du vin et bus de longues gorgées. Puis je m'allumai une cigarette à l'aide de mon briquet porte-bonheur. Ici, personne ne venait. Jamais on ne découvrirait l'odeur du tabac froid ou la tache de vin que je venais de faire sur le dessus de lit.

Une fois la bouteille finie, je quittai le grenier et retournai dans le dortoir. Dans mon lit, je n'arrivais pas à quitter des yeux le croissant de lune qui semblait attirer de façon irrésistible mon regard. Je dus me forcer à tirer le rideau pour pouvoir enfin réussir à fermer les yeux. Bizarre.

J'étais de retour, pensai-je. Dans mon lit, dans ce dortoir que j'avais côtoyé des années durant, dans cette maison qui m'avait terrifiée étant enfant. En grandissant, aux côtés de mes amis, j'avais appris à aimer ces murs aux tapisseries hideuses. J'avais dompté la peur du noir, appris à aimer la solitude, accepté le manque d'amour paternel et maternel. Je n'avais jamais vraiment eu de parents. Officiellement, si, bien sûr. Mais ils n'avaient jamais vraiment compté. Ici, j'avais eu des frères et sœurs, une sorte de famille qui s'était modifiée au fil des années. Et même si aujourd'hui beaucoup de choses avaient changé, même si beaucoup de monde avait disparu, je me sentais chez moi. J'étais rentrée pour de bon.


 

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Chapitre 3

Migraine


 

Je mis environ un mois à me réintégrer à Funny House, un mois pour digérer le fait que mon ancien complice ne reviendrait jamais.

J'intriguais beaucoup les petits, un peu moins les plus grands. Les fillettes me demandaient souvent comment j'avais fait pour avoir des mèches roses parmi mes cheveux blonds. Je leur avais répondu que c'était une fée qui, un soir, me les avait faites pour me récompenser de bien prendre ma douche tous les jours et de bien me brosser les dents. Les garçons, eux, étaient intrigués par mon piercing au septum. Ils me suppliaient parfois de leur percer les oreilles ou une narine.

Edith, avec qui je m'étais légèrement rapprochée était bienveillante avec les enfants. Chaque soir elle leur lisait une histoire, ou bien elle en inventait pour changer un peu. Moi, je volais des sucreries dans le garde-manger que je redistribuais ensuite à tout le monde, à condition qu'ils se brossent les dents juste après.

Ma relation avec Mme Agatha avait changé. Bien qu'elle me fasse toujours faire le ménage à sa place dès qu'elle en avait l'occasion, j'avais l'impression qu'elle me respectait plus. Ou plutôt, elle devait me craindre. Elle avait sûrement entendu parler de ce que j'avais fait dans mon ancienne famille. Peut-être craignait-elle pour ses tapisseries immondes... En tout cas, Edith avait remarqué une nette amélioration à Funny House depuis mon retour. Les enfants étaient apparemment plus épanouis. Madame Agatha leur réservait toujours des punitions ingrates, mais elle avait calmé sa violence, et au lieu de hurler, elle grommelait dans son coin.

Je passais beaucoup de mon temps libre seule dans le jardin, que je m'étais mise à entretenir pour égayer cet endroit. En échange, Mme Agatha m'avait autorisée à sortir en ville une fois par mois. J'avais eu beaucoup de mal à la convaincre, mais elle avait fini par accepter, fatiguée de mes supplications.

Tout le monde avait été enchanté, quand l'été pointa le bout de son nez, de constater que l'herbe n'était plus de la paille, mais une pelouse verdoyante parsemée de pâquerettes. Tandis que les petits chahutaient, je faisais des croquis. Je m'autorisais parfois quelques clopes que je fumais discrètement, à l'abris des regards. Parfois Edith et ses amis Helen et Peter venaient m'en taxer une. En échange, ils posaient pour moi. Mme Agatha avait obligatoirement senti l'odeur du tabac, mais n'avait rien fait pour nous arrêter. Elle devait pas mal se foutre de notre santé.

Je fus enchantée de voir que les enfants suivaient un programme scolaire bien plus complet que celui que j'avais suivi ici étant petite. Une institutrice venait quatre fois par semaine leur faire cours à domicile. Cela me rappelait mon enfance avec Jake et les autres. Nous n'étions pas très attentifs, on s'amusait plus qu'on ne travaillait.

Les plus grands, c'est à dire ceux qui avaient un niveau collège et lycée suivaient eux aussi des cours, un peu plus variés. Edith, Peter et Helen avait le niveau quatrième. Tsila et Jordan le niveau seconde, et je suivais le programme de première avec Tybalt. 

Tybalt était ce garçon qui m'avait bousculée dans l'escalier. Nous nous détestions mutuellement. Le lendemain de ma première nuit à Funny House, je déjeunais avec Edith et ses amis quand j'avais aperçu Tybalt se diriger droit sur moi à une allure trop rapide pour être normale. Il me lançait un regard noir. Une fois arrivé à ma hauteur, il avait brandi la bouteille de vin que j'avais laissé dans le grenier.

"Il me semble que ça t'appartient" avait-il dit sur un ton lourd de reproches en agitant la bouteille devant moi.

Gênée, prise de panique, je m'étais levée brusquement et l'avais poussé violemment. La bouteille lui avait échappé et s'était écrasée sur le sol. Mme Agatha avait débarqué quelques secondes plus tard dans le réfectoire, affolée par le vacarme. Elle avait hurlé sur Tybalt et ordonné de nettoyer les débris de verre, ne percutant même pas que c'était une de ses bouteilles. J'aurais pu me dénoncer, dire que c'était de ma faute parce que j'avais poussé Tybalt. Mais la colère l'avait emporté, et je l'avais regardé d'un air hautain balayer le sol. Une fois Mme Agatha partie, Tybalt avait lancé :

"Mais dis donc, tu as les yeux gonflés ! C'est à cause de l'alcool ou des larmes que tu as versées toute la nuit ?"

Je m'étais sentie devenir livide.

" La prochaine fois que tu entres dans une pièce, une bouteille d'alcool à la main, vérifies que tu es bien seule !" ajouta-t-il avec un sourire mauvais.

Le sang dans mes veines s'était glacé. Ma gorge s'était serrée et j'avais senti le rouge me monter aux joues. Tybalt avait assisté à toute la scène, sûrement caché dans un coin. Il m'avait vue pleurer toutes les larmes de mon corps retenues bien trop longtemps, fumer comme un pompier et boire comme un trou.

Depuis cet incident dans la cantine, je l'avais soigneusement évité. Malheureusement, ce n'était pas toujours possible. Tous les matins, nous suivions nos cours ensemble. Dès que j'osais détacher mes yeux de mon cahier ou du professeur je sentais le regard de Tybalt sur moi. Pour l'éviter, je devais donc rester concentrée sur le cours. Au final, j'étais devenue une élève brillante et cultivée, tout l'inverse de ce que j'étais dans mon ancien lycée. Je connaissais sans le vouloir tous les détails de la guerre de sécession, je pouvais citer sans réfléchir un passage de Ne Tirez Pas Sur L'Oiseau Moqueur ou bien Les Hauts et Hurlevent. J'avais néanmoins quelques difficultés en maths. Tybalt était très doué, lui aussi. Il répondait aux questions des différents professeurs sur un ton ennuyé, comme s'il connaissait déjà toutes les réponses sans même avoir étudié auparavant.

Un jour, alors que nous étions en plein examen de mathématiques, je fus prise d'une affreuse migraine. Comme si quelqu'un triturait chaque parcelle de mon cerveau. Ne tenant plus, je demandai :

"Monsieur, je ne me sens pas bien, je peux..."

"Tybalt, emmène-la voir Mme Agatha." ordonna le professeur d'algèbre.

"Monsieur, c'est du cinéma ! Vous savez très bien qu'elle est nulle en maths et qu'elle ne veut pas..."

"Tybalt ! Obéis !"

Ma vue commençait à se troubler. Tybalt se leva brusquement et je le suivis, la main plaquée sur le front. Nous traversâmes le couloir. J'avais le souffle coupé et l'impression que le sang dans mes veines était brûlant. Je descendis l'escalier tant bien que mal, ma vue de plus en plus floue. Tybalt était déjà loin devant.

Arrivée dans le réfectoire, je titubai et me rattrapai juste à temps à une table. J'avais chaud, beaucoup trop chaud. Lentement, je me baissai et me couchai à plat ventre sur le carrelage frais. Je me sentais déjà mieux. Je fermai les yeux un instant, et quand je les rouvris, j'étais assise contre un mur, Tybalt accroupi devant moi. Il faisait un raffut extraordinaire, qui accentuait mon mal de crâne.

"Merde ! Merde, merde ! Lupa avait peut-être raison !".

Il farfouillait dans ce qui semblait être une sacoche en lin. Il releva la tête vers moi et ses yeux s'écarquillèrent.

"Putain elle saigne du nez !" s'écria-t-il.

Tybalt, comprenant que je m'étais réveillée, me demanda de tenir un mouchoir pressé contre ma narine en sang. Je fermai les yeux, ne voyant plus rien.

"Hé ! hé ! Tala reste avec moi !" disait-il en me tapotant les joues.

Je ne pus m'empêcher de sourire.

"Tiens bois ça, ça te fera du bien. Tala, tu dois te calmer et... Respire, bon Dieu !!!"

Je bus un liquide dans une fiole qui avait une couleur opale et aucun goût. Très étrange. Je tentai de me relever, mais basculai à la renverse. Tybalt me rattrapa à temps et me souleva du sol.

"Qu'est-ce que tu fais ?" grognai-je.

"Tu vas te reposer, maintenant" décida-t-il d'une voix ferme.

Après ça, tout était flou. Je me rappelai me réveiller dans mon dortoir en pleine nuit, Mme Agatha s'affairant à côté de moi.

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